Gizmondo : la mafia du jeu vidéo

Dans l’excellent ouvrage de Daniel Ichbiah, La saga des jeux vidéo (aux éditions Pix’n Love), l’auteur met en avant une visite d’un cadre supérieur sur le campus de la société Atari. Celui-ci découvre lors de la visite guidée un hangar mystérieux dont personne ne sait vraiment ce qu’il contient ni à quoi il sert. Après inspection, il s’avère que ce dernier est en fait plein à craquer de voitures de collection. Aucun employé ne sait à qui elles appartiennent, mais elles sont pourtant la… abandonnées a leur sort dans un bâtiment oublié de tous. Cette séquence anodine montre a quel point l’argent était jeté par les fenêtres à l’époque ou la société engrangeait chaque mois des millions de dollars. L’histoire incroyable et improbable d’Atari, aussi rocambolesque soit-elle, n’est malheureusement pas la seule dans le secteur du jeu vidéo. En 2005, Tiger Telematics (à ne pas confondre avec Tiger Electronics) décide d’investir dans le marché des consoles portables avec la Gizmondo et décide de frapper très fort en utilisant des moyens économiques colossaux. Peu de gens le savent, mais la genèse de cette petite console est une histoire absolument rocambolesque.

La Gizmondo se targue d’être la console la plus avancée technologiquement. Bien que conscient de son statut d’outsider, Tiger Telematics espère tout de même prendre 10% de part de marché face à la DS et la PSP (sortie la même année). Pour ce faire, les ingénieurs vont réaliser un tour de force et proposer une machine multimédia hors du commun.

Console de jeu, lecteur de carte SD, lecteur mp3, GPS intégré, possibilité d’envoyer des sms/mms, lecteur vidéo, réalité augmentée, appareil photo, microprocesseur Samsung 400mhz (contre 333mhz pour la PSP), puce graphique NVidia GoForce 3D 4500, connexion Bluetooth… et la liste continue ! Avec de telles caractéristiques, la Gizmondo avait tout pour réussir et écraser la concurrence, mais c’était sans compter sur ses dirigeants.

Carl Freer et Stefan Eriksson, n’étaient pas ce que l’on pouvait appeler des enfants de chœur. Le premier avait déjà eu des problèmes avec la justice, notamment à cause de ses activités illégales (il revendait des voitures de luxe volées et il était d’ailleurs interdit de territoire en France). Le second quant à lui était connu pour avoir réalisé plusieurs braquages et avait écopé de quelques années de prison.

Comme le dit le célèbre adage, qui se ressemble s’assemble, et les 2 compères décident de s’associer en 2001 à Londres afin de monter une petite entreprise de GPS destiné aux taxis. Ce petit boitier disposait d’un bouton « panic » qui prenait en temps réel une photo du passager menaçant et envoyait les coordonnées directement à la police.

En quelques semaines seulement, ils réussissent le tour de force de faire progresser le capital de leur entreprise de 1000£ à 1 million de livres, se targuant d’avoir déjà vendu 50.000 boitiers GPS a une compagnie de taxis scandinaves. Les investisseurs se pressent à la porte et font gonfler les comptes en banque… sans savoir que le fameux boitier n’est jamais entré en production et que les commandes étaient en fait factices (arnaque, quand tu nous tiens).

Pendant ce temps, quelque part aux États-Unis, une petite entreprise de moquette (qui connait alors une forte croissance) décide d’investir dans ce qu’ils croient être un produit d’avenir : les boitiers GPS pour enfants. Avec cette technologie, les parents pourraient savoir en permanence ou sont leurs enfants et leur porter assistance en cas de problème (rappelons qu’à cette époque les smartphones ne sont pas encore dans toutes les poches). Le hasard fait bien les choses car c’est d’ailleurs précisément ce que propose la société de Carl et Stefan : un boitier GPS avec bouton « panic ». Il n’en faut pas plus aux américains pour dilapider toutes leurs économies dans ce projet novateur.

Un concept art de la Gametrac

Le projet Gametrac, une console portable faisant office de « mouchard GPS » pour les parents est, sur le papier, l’idée du siècle. Le fabricant de moquette croit dur comme fer a ce concept et mise toutes ses billes dans un partenariat avec nos deux arnaqueurs, sans se douter une seule seconde que leur passé est loin d’être exemplaire.

Chose amusante, le fameux bouton « panic » est bien présent sur la Gizmondo (juste à côté du bouton power), mais la mise à jour logicielle censée le faire fonctionner n’est jamais sortie.

Carl Freer et Stefan Eriksson disposants désormais d’un budget colossale, commencent alors à dépenser a tout va. Contrairement à leur boitier GPS pour taxi n’ayant jamais existé, il en résulte cette fois-ci une petite console portable à l’avenir prometteur. Ainsi, ils n’hésitent pas à sponsoriser des courses de formule 1 (sous le nom Gametrac, alors que la console change de nom pour Gizmondo 1 mois plus tard), louent des espaces dans des salons prestigieux comme l’E3… mais ne payent jamais la note.

Pire encore, une pléthore de campagnes TV annoncent la sortie de la console pour le 29 octobre 2004 mais, le jour J, la machine n’est disponible nulle part. Face au monstre de puissance qu’est  la PSP de Sony, Tiger Telematics doit revoir au tout dernier moment sa copie et décide d’intégrer la fameuse puce Nvidia. Les usines tournent alors à plein régime et les développeurs doivent tous réécrire leurs jeux. Mais impossible pour la société de perdre la face.

La machine marketing est en marche et il faut frapper très fort. Quoi de mieux alors que du sexe pour vendre un  produit ? La Gizmondo se fait remarquer sur les salons non pas pour ses capacités, mais pour ses « babes ». Ces jeunes filles aux poitrines généreuses et aux mini shorts sont partout et attirent les clients potentiels. Seulement voilà, les hôtesses, ça coute cher… Pourquoi alors s’embêter avec des prestataires ? Tiger Telematics achète carrément une agence de mannequins…

La rumeur cours que c’est à cause de Gizmondo et ses mannequins aux tenues de plus en plus courtes que les organisateurs de l’E3 décidèrent d’interdire les années suivantes ces fameuses « babes » sur les stands des constructeurs. Il n’est jamais bon de mélanger sexe et jeux vidéo aux États-Unis.

Le site internet propose la console en prévente et, fidèle à ses valeurs (et pour attirer encore plus de cash), Carl Freer annonce plus de 500.000 précommandes en direct. Vous l’aurez deviné, ce chiffre est une pure invention de sa part. Pourtant, tout le monde y croit dur comme fer et les journalistes comme les actionnaires sont encore très enthousiastes au sujet de la machine. Les actions s’arrachent et le compte en banque gonfle de manière scandaleusement indécente.

La console ne sortira finalement qu’en mars 2005 pour 229£, en parallèle avec l’ouverture d’une boutique dédiée à Londres dans un quartier chic, façon Apple Store. L’inauguration aura d’ailleurs coûté plusieurs millions de dollars. Les concerts privés de Sting, Pharrel Williams, Dannii Minogue ou encore Jamiroquai y sont probablement pour beaucoup dans la facture…

Seuls 14 jeux seront commercialisés (et tout autant annulés). L’arnaque aura durée quelques mois avant que la société ne croule sous les dettes… due en partie aux dépenses astronomiques et aux ventes catastrophiques de la console.

Nos deux lascars sentant la panade arriver vendent alors toutes les actions en leur possession une semaine avant le lancement officiel de la console aux États-Unis. Les financiers lâchent l’affaire et Tiger Telematics est mis en liquidation.

Stefan Eriksson fera les gros titres des journaux internationaux en plantant une Ferrari Enzo, l’une des voitures les plus chères du monde.

Des perquisitions auront lieu chez les 2 arnaqueurs. L’on y retrouvera notamment des armes à feu, de la cocaïne, des diamants, des voitures de luxe, des rolex… En bref, tout l’attirail du parfait petit criminel.

Avec le recul, l’on se dit que cette console si particulière avait pourtant tout pour réussir. Dotée d’un budget de dizaines de millions de dollars, d’une technologie de pointe jamais vue auparavant (dont des fonctions inédites comme la gyroscopie ou le jeu en réseau par gps disponible sur nos smartphone 10 ans après), et d’une flopée d’ingénieurs talentueux, la Gizmondo avait finalement tout d’une grande. Elle laissera derrière elle des centaines d’employés, fournisseurs et développeurs de talents orphelins.

EN BONUS : Nous vous conseillons vivement la lecture de l’excellente enquête de Gatsby Online sur l’affaire de la Ferrari Enzo de Stefan Eriksson.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.