Richard Miller : du Z88 au Nuon

Il suffit parfois d’une seule personne pour transformer nos vies. Le personnage que nous allons aborder ici est certainement l’un d’eux. Richard Miller est ce que l’on pourrait appeler dans le milieu un « surdoué » de l’informatique. Bien qu’a l’origine de très nombreuses évolutions, son nom est pourtant très peu cité dans les manuels. Il fait partie de ces « hommes de l’ombre » entièrement focalisés sur la découverte et la recherche plutôt que sur la célébrité.

Dans les années 80, Richard est un employé de la société Cambridge Computer (fondée par le célèbre Clive Sinclair) en Angleterre. Son travail consiste à réaliser ce qui sera considéré comme le premier ordinateur portable de l’histoire : le Cambridge Z88.

Son principal défi est d’optimiser la machine conçue en amont et de permettre aux différents composants de dialoguer entre eux. A la manière d’un puzzle, Richard devra étudier avec précision chaque élément et optimiser le moindre millimètre afin d’obtenir le système le plus performant possible dans un espace très réduit.

Sa mission accomplie (que les ingénieurs de l’époque appelleront  le « tour de force de Miller »), le Z88 sera commercialisé en 1988 devant l’indifférence totale du public. Malgré les nombreux articles élogieux dans la presse, cet ordinateur portable révolutionnaire finira sa course aux oubliettes.

Quelques années plus tard, Richard décide de monter sa propre société (baptisée Perihelion Inc.) avec, pour modeste ambition, de concurrencer les célèbres stations de travail de chez Silicon Graphics. Ce travailleur acharné réalise pendant cette période ce qu’il appellera lui-même : « La première station graphique multiprocesseurs au monde ». Le concept est simple : plutôt que d’utiliser un seul processeur de plus en plus puissant, il suffit de créer une carte réseau qui peut en accueillir une cinquantaine travaillants simultanément. Pour la première fois au monde, les puces informatiques vont se « partager » les tâches de calcul. Encore une fois, Richard jette un pavé dans la marre et ses collègues n’en reviennent pas de tant d’inventivité.

Sam Tramiel, le boss d’Atari (à gauche), et Richard Miller (à droite) tenants le prototype de l’ordinateur Falcon 030.

A l’époque, la société Atari est à la recherche de nouveaux talents et de brevets sur lesquels se faire les dents. Ayant flairé le gros poisson, l’entreprise ne manquera pas de débaucher le jeune Miller et achètera rapidement cette technologie de pointe. Miller sera alors nommé vice-président du département R&D. Pourtant, encore une fois, les stations graphiques surpuissantes fraichement sorties d’usine ne trouveront pas le succès escompté parmi les professionnels. Ce deuxième échec commercial n’empêchera pas notre ingénieur de continuer ses recherches dans ce sens.

Bien que son passage dans la société Atari fut surtout marqué par la Jaguar (a laquelle il a contribué de manière significative) et le Falcon 030, une nouvelle invention germa dans sa tête : Puisque plusieurs processeurs peuvent se partager une même tâche simultanément, pourquoi ne pas aller plus loin et intégrer plusieurs « cœurs » dans un seul processeur ? Cette idée est la base des processeurs multi-cœurs que nous connaissons aujourd’hui. Mais il faudra quelques années avant que Richard Miller ne quitte Atari et que sa nouvelle société VM Labs ne puisse concrétiser ce projet qui s’intitulera le Project X (alias Nuon).

1993 : Sur les traces de la Jaguar

Alors que le marché des micros ordinateurs s’effondre face aux PC sous Windows, Atari décide une tentative désespérée de renouer avec le marché des consoles. L’échec de son dernier ordinateur, le Falcon 030, pousse le constructeur à sortir au plus vite la Jaguar. En effet, les caisses sont vides, et l’entreprise commence sérieusement à battre de l’aile.

A cette époque, Atari avait eu le bon goût de s’entourer d’ingénieurs et de développeurs talentueux. Mais, calendrier oblige, ces derniers s’étaient retrouvés avec des temps de développement très restreints. Il fallait aller vite, quitte à rogner sur la qualité. Les jeux sortent alors au compte-goutte, la plupart à peine debuggés, certains ne possédant même pas de bande sonore (Crescent Galaxy en est le meilleur exemple).

Bien qu’elle soit la première console basée sur une architecture 64 bits (pour rappel, la Megadrive et la Supernes sont à l’époque encore en 16 bits), la distribution chaotique et ses jeux a peine terminés ne feront qu’enfoncer définitivement la firme dans une spirale financière catastrophique. La suite, tout le monde la connaît : la console est un échec cuisant et la Jaguar fera partie de la longue liste des consoles maudites.

1995 : VM Labs

Gentiment remerciés, ces anciens employés d’Atari (dont Richard Miller) décidèrent alors de voler de leurs propres ailes. La Jaguar leur ayant laissé un sentiment d’amertume, ils décident de faire un pied de nez à leur ancien employeur. Quelques mois plus tard la société VM Labs est fondée. Le but premier de cette nouvelle structure indépendante est simple : réaliser une console techniquement irréprochable, et donner la priorité aux développeurs en leur accordant une liberté totale. Le nom de code Project-X commence à envahir la toile, et les spécifications techniques annoncées font frémir d’impatience les gamers.

Mais réaliser une machine a un coût titanesque pour une petite société. Très vite, un constat s’impose : Quoi de mieux alors que de faire assurer la fabrication et la distribution du Project-X par des partenaires déjà bien implantés dans le domaine de l’électronique grand public. Les lecteurs DVD sont à cette époque en plein boom. Les fondateurs de VM Labs, décident logiquement de s’allier a des constructeurs de renom tels Samsung ou encore Toshiba.

C’est décidé, Vm Labs vendrait une technologie et non plus une machine a part entière. Pour faire court, il s’agit un peu du même procédé que pour la 3DO, a ceci prêt que la machine est totalement hybride et que son atout principal est la possibilité de lire des films dans un format déjà adopté par le monde entier. La puce Nuon intègre un système embarqué de décompression vidéo très performant, qui fera faire de nombreuses économies aux constructeurs partenaires.

Imaginez alors que chaque lecteur DVD présent dans les foyers permette également de s’adonner à des jeux 3D capables de rivaliser avec les consoles de l’époque. C’était là tout le concept de la technologie NUON. Plus besoin d’avoir plusieurs machines, un seul lecteur lisait à la fois les CD audio, les MP3, les DVD et bien sûr, les jeux.

2000 : Un lancement difficile

Les partenariats prennent formes et la première bécane, le Samsung Extiva, débarque en magasin en l’an 2000 pour la modique somme de 349$. Le pari fou de proposer une console et un lecteur DVD à moindre coût est donc gagné. Reste à convaincre maintenant les clients potentiels… En effet, la Nuon est d’avantage présentée au public comme un lecteur multimédia plutôt qu’une véritable machine de jeu, ce qui la relègue au rang de produit high-tech et la prive de tout un pan du marché vidéo-ludique.

Au total, 9 modèles de lecteurs Nuon seront commercialisés et, comble de malchance, certains ne possèderont même pas de port manettes. Les constructeurs préfèrent mettre en avant les capacités vidéo de la machine.

La puce intégrée permet de nombreuses fonctions inédites à l’époque comme des slow motion, des zoom très précis, la possibilité de changer d’angle de vue, un upscale optimisé, ou encore des menus interactifs. Si cela peux paraître gadget aujourd’hui, c’était pourtant une petite révolution a cette époque. 5 films sortiront même dans une version spéciale « Nuon Enhanced » : La planète des singes de Tim Burton, Dr Dollitle 2, Les aventures de Bukaroo Bansai, Shiri (exclusif au modèle coréen) et Endiablée d’Harold Ramis.

Pourtant, malgré toute l’énergie déployée dans ce projet, les ventes ne décollent pas et les éditeurs quittent peu à peu le navire. Le produit reste finalement très flou dans l’esprit des consommateurs qui ne comprennent pas vraiment à quoi sert réellement cette machine. Il est important de noter qu’à cette époque, une autre bécane hybride du même genre a fait son apparition dans les rayons et dispose d’une hype sans précédent : La Playstation 2.

Sony dispose d’une base de fans conséquente et présente sa console comme une machine de jeux disposant « en bonus » d’un lecteur DVD, ce qui est l’extrême opposé de la communication marketing des constructeurs de la Nuon.

2002 : La Chute

Devant tant de liberté d’action pour les développeurs, malgré une technologie faisant faire des économies aux constructeurs, et la distribution à grande échelle prévue, la sauce ne prendra pas. La société VM Labs a les caisses vides et il est alors difficile de faire des projets sur le long terme.

La société sera finalement sauvée de la faillite par l’entreprise MICROTEC en 2002, qui investira massivement dans cette technologie, avant de se raviser et de finalement fermer définitivement le département recherche et développement sur le projet Nuon. Les anciens employés de VM Labs seront alors licenciés et les processeurs Nuon purement et simplement enterrés. Le travail et la passion d’une équipe entière se voient alors en quelques semaines jetés au rebus.

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